RÉPONSE À LA QUESTION «L’INDIGNATION SAUVERA-T-ELLE L’HUMANITÉ?»
Indignez-vous!, titre un
essai publié en 2010 : et il se répand, d’abord dans la francophonie, puis
dans la communauté intellectuelle mondiale via la traduction. Au moment de se
donner une identité, un mouvement qui a accolé à son principal moyen de
pression le nom d’«occupation» a opté pour l’adjectif «indigné» : et le
mouvement des indignés de s’élargir pour faire des petits partout dans le
monde. Françoise David publie De colère
et d’espoir pendant qu’Amir Khadir s’échauffe sur les bancs de l’Assemblée
nationale québécoise. La gauche mondiale – qui n’a plus seulement le monopole de
l’empathie cardiaque, mais détient en plus celui de l’animosité bilieuse – crie
à l’injustice, et toutes ses voix suivent le refrain. Un spectre hante
l’humanité, et ce spectre, c’est celui de l’indignation. Tout se passe comme
si, depuis Sartre, nous étions prisonniers d’une certaine idée de la dignité humaine,
de laquelle découle cette idée-sœur de l’indignation comme engagement; comme
si, depuis Camus, nous ne pouvions plus trouver, pour fuir l’angoisse des
dimanches après-midis vidés de Dieu et de sens, qu’un seul passe-temps
valable : celui de la révolte, du cri et du combat; comme si, depuis
Sartre et Camus (ou n’est-ce pas plutôt depuis Platon?), les intellectuels ne
pouvaient plus réfléchir en dehors de la boite du devoir, des chaines de
l’opposition au monde tel qu’il devient. L’indignation sauvera-t-elle
l’humanité? Non, elle la perdra. L’indignation, plutôt que de sauver
l’humanité, l’égare toujours plus. Le 3e millénaire sera postrévolté
ou ne sera pas. Au lieu de s’engager, il faut chercher désormais à se dégager.
Il ne suffit plus d’imaginer Sisyphe heureux – l’essentiel est encore de
travailler à ce qu’il le devienne.
On s’attendait probablement, en posant cette question, à ce qu’on
réponde par la positive, ou du moins qu’on en arrive par des détours nuancés à
la conclusion que trop d’indignation ne fait que nuire à une cause, alors qu’un
peu d’indignation ne fait toujours qu’aider. C’est ce qu’ont plaidé, à quelques
exceptions près, tous les avocats qui se sont présentés à la Cour de l’humanité
pour prendre la défense de l’homme
révolté. Dans cette entreprise de jugement de la valeur qu’on a
traditionnellement appelée la «philosophie», et qui, à une époque où le mot de science
pouvait encore suffire à rassurer les esprits les plus sceptiques, s’est
rebaptisée «science humaine» – dans ce jeu de recherche et de développement de
la plus grande justice, c’est plutôt l’homme révolté qui était l’accusateur, et
c’est l’homme dit «pathologique» qui était l’accusé. Ce qui est la règle s’est
révélé d’autant plus évidemment dans des époques qui, pour s’être considérées
au bord de l’abime, ont voulu trouver des coupables et chercher un Sauveur.
C’est toujours la légèreté, à ces heures, qu’on identifie comme la cause de la
décadence. Les Grecs ont eu leur Platon, les Romains leur saint Paul, et les
contemporains ont leurs socialistes. Le projet change de nom mais reste
toujours le même : où le mal est, le bien doit advenir. Que la cause de ce
mal soit l’ignorance, le péché ou l’égoïsme – on reconnait le blâme propre à
chaque ère –, toutes les oppositions au mal ne sont toujours que des variations
sur le thème de l’indignation.
Les penseurs ne sont rien d’autre que des avocats dont l’esprit du
temps est le juge. Les plus divertissants sont ceux qui s’acharnent à plaider
pour leur propre condamnation. Dans le cas de Schopenhauer, on la lui a accordée;
mais on a condamné Cioran, plutôt, à la célébrité. Les plus ambitieux, trop
voudrait-on dire, sont ceux qui veulent déclarer coupable l’humanité entière.
Certains ont eu la capacité à la hauteur de l’ambition, et le public lui-même
s’est incliné devant eux pour admettre l’injustice dont on l’accusait. Les
Lumières parlent et, ensuite, tous ceux qui ont donné raison à la monarchie avouent
qu’ils se sont trompés. Quand le jury intemporel croit que l’indignation
sauvera l’humanité, l’avocat défendant la thèse contraire doit arriver à la
barre avec un solide dossier sous le bras. C’est parce que je défends cette
idée que j’écris ce texte; cependant mon plaidoyer sera court.
Le dernier, et peut-être le premier qui ait voulu prouver cette vérité,
est arrivé devant le juge avec des cris de guerre, une moustache frémissante
d’émotion et un marteau destructeur. On ne l’a pas pris au sérieux; on n’a
compris que sur le tard ce qui se cachait derrière ces crises. L’un des seuls
qui ait essayé de soutenir cette thèse en pensant qu’il réussirait le grand
renversement des valeurs – on a reconnu Friedrich Nietzsche – n’a réussi en
fait qu’une grande synonymisation. «Messieurs, mesdames [car il était trop
misogyne pour les faire passer en premier dans la salutation], vous ne parlez
qu’en termes de bien et de mal. Je vous inviterais, si vous le
voulez bien, à parler plutôt en termes de bon
et de mauvais. Je vous remercie de
votre attention. Bonne journée.» Le tout accompagné des grommellements
antichrétiens qui lui étaient devenus réflexes. Je le respecte assez pour reconnaitre
l’importance de son projet. Remplacer le bien et le mal chrétiens, jugés selon
les péchés bibliques, selon les critères «divins» (plutôt pauliniens), par le bon et le mauvais
jugés selon la préférence humaine (plutôt celle de tous les autres humains que saint Paul donc), était une étape éthique nécessaire. Que cette
nécessité ne soit pas encore reconnue témoigne presque de l’inutilité de la
tentative de passer à la suivante. Qu’à cela ne tienne, je prends de l’avance.
Là où Nietzsche dépassait le christianisme en se plaçant «par-delà bien et mal»,
il faut encore le dépasser en se plaçant «par-delà bon et mauvais». C’est
seulement de cette position qu’on peut comprendre ma critique de l’indignation.
On sait ce que Foucault doit à Nietzsche de son activité de dissection
du discours. Pour prouver à d’autres qu’ils ont tort, il ne suffit pas de leur
démontrer la vérité. Partout où c’est l’esprit plutôt que les yeux qui sont
aveugles, il faut aussi révéler les causes de cet aveuglement. La morale
chrétienne, bien plus qu’une maladie d’action, est une maladie de parole. C’est
la joyeuse somme des énergies répétitives qui lui a permis de régner si
longtemps. Ce n’est que par une généalogie de la morale et du discours qu’on
peut en faire guérir. L’œuvre de reformulation de Nietzsche, bien
qu’insuffisante, était en ce sens brillante : là où une prolifération
insensée du vocabulaire avait pu créer des oppositions entre «bien» et «bon»,
permettant des jugements éthiques comme «le bon est l’ennemi du bien», il suffisait,
pour vaincre cette schizophrénie de la valeur, de rendre impossible d’en faire
des antonymes. La diversité qu’offre une langue, bienvenue en poésie et en
littérature, nuit parfois à la logique. Nietzsche réactualise la volonté
socratique des définitions définitives. Il comprend ce que Wittgenstein posera plus
tard dans ses aphorismes – qu’ultimement on ne résout pas les problèmes, mais
qu’on les dissout.
Admettons que la plupart du temps, Nietzsche est plutôt poète que
logicien. Mais dans son opposition au christianisme, il use d’une clarté digne
d’une deuxième Aufklärung (la première, les lecteurs des trois Critiques kantiennes le savent, n’est d’ailleurs pas
toujours si linguistiquement lumineuse).
Lui qu’on peut la plupart du temps accuser de brouiller les cartes, il les pose
ici directement. À une incompréhension des mécanismes de la valeur due à la multiplication des entités valables, Nietzsche répond par un rasoir d’Occam
dont seuls les esprits déjà désintoxiqués peuvent apprécier le tranchant. Les
autres en seront blessés, soit, mais pourraient sortir encore meilleurs de la
guérison – Nietzsche ne nous écrit-il pas à un autre moment que ce qui ne nous
tue pas nous rend plus forts? Seul ce travail de déconstruction peut couper
l’herbe sous le pied de l’indignation. Car l’édifice conceptuel de la révolte
repose sur les piliers d’un immense présupposé, et c’est réduire l’édifice en
ruine que de saper ses fondations. La source de toutes les haines imaginaires
de l’Histoire de l’humanité, c’est la certitude qu’il existe plusieurs valeurs.
Nietzsche avait fait un premier pas en les ramenant de quatre – bien, bon, mal,
mauvais – à deux – bon et mauvais. Il faut faire un deuxième pas, c’est-à-dire
ramener la description que l’on fait quotidiennement de la valeur de deux
adjectifs à un seul : relative.
Qu’on ne lève pas trop vite l’épouvantail éthique du relativisme! C’est
toujours risquer de parler injustement que de le faire en concepts plutôt qu’en
définitions. Je définis donc. Première thèse de la valeur : voici ce qui
est bien et mal. Thèse religieuse. Deuxième thèse de la valeur : voici ce
qui est bon et mauvais. Thèse humaniste. Troisième thèse de la valeur : la
valeur n’a aucune valeur. Thèse nihiliste. Quatrième thèse de la valeur :
la valeur n’étant pas la même pour tous, on ne peut jamais dire qu’une chose
vaut mieux qu’une autre. Thèse «relativiste»? Je la dirais plutôt «alogique».
Cinquième thèse de la valeur : il n’y a ni bien ni mal, ni bon ni mauvais;
il n’y a que des échelles individuelles de la valeur, qui n’empêchent pas la
justice, mais la justifient plus encore qu’une fixation commune de la valeur; et
comme on sait avec Descartes qu’il n’y a pas sur une échelle de haut ni de bas
fixes, mais des niveaux relatifs les uns aux autres, l’échelle de la valeur
suit la règle. Thèse relativiste réelle. C’est la mienne.
Qu’est-ce que l’indignation? C’est le fruit de l’idée que le bien
existe, le mal aussi, et qu’il faut se révolter contre le mal pour établir le
bien. C’est une maladie mentale, une forme de paranoïa un peu trop largement répandue.
C’est un donquichottisme qui fait voir partout des moulins à vent. C’est une
ignorance des lois de base de la valeur – mais une ignorance armée. Ainsi je ne
me révolte pas contre la révolte, je ne crie pas contre le cri. Au lieu d’y
voir une aberration, je ne fais que regretter cet immense trou noir à énergie.
Un plaidoyer contre l’indignation ne peut pas se faire à renfort de coups de
marteau. Ce doit être la déposition d’un avocat-penseur calme et paisible, qui
s’attriste d’une telle perte de temps. Il y a donc accusation de mensonge d’un
côté; accusation de diffamation aussi, quand l’indignation s’autoproclame seule
garantie de l’amélioration. La rage n’est pas un préalable du mieux.
L’indignation insulte par cette affirmation l’optimisme de
tous les grands constructeurs. Elle se moque de la légèreté, de l’humour, de la
joie. Je propose, moi, qu’on se moque d’elle.
L’homme révolté a toujours été un modèle de courage et de rébellion.
C’était celui qui savait le mieux tirer parti de la certitude répandue des
valeurs positive et négative, enflammant les foules ou s’enflammant lui-même
contre la tyrannie de la négativité et souhaitant établir, à force d’efforts et
de luttes, la république de la positivité. Cet homme-là tend aujourd’hui à
devenir une figure grotesque, absurde et caricaturale; il n’est plus
que le masque de lui-même. C’est un simple acteur de sa colère, mais ce rôle ne
sied plus à notre temps. Quand les derniers indignés seront morts ou se seront
tus, l’homme postrévolté pourra advenir. À la révolte doit succéder le désir.
Là où l’indignation regarde vers le bas, le désir se tourne vers le haut. La
chaine de Sisyphe, c’est l’idée qu’il souffre. Son rocher est la croyance de
son malheur. Qu’il n’y croie plus! et le voilà prêt à devenir heureux.
V1 : 21 novembre 2011, Montréal
V2 : 12 mai 2019, Montréal
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